mardi 15 janvier 2008

Rencontre sur France Culture



J'interviens dans l'émission "Surpris par la nuit" qui sera diffusée jeudi 17 janvier à 22h15.
Vous y découvrirez l'art de se grigriser et bien d'autres choses encore...
A bon entendeur, salut !

mardi 18 décembre 2007

Cinq légendes - J'étais arrivé au bord du monde ...

J'étais arrivé au bord du monde.
J'avais effacé toutes les traces.
J'étais perdu dans la nuit du retour.

La terre était nue, ténébreusement vide, comme au temps où la terre ne savait pas mentir.


Dans ma vie d'avant l'errance, il m'avait suffit de t'avoir trouvée, de t'avoir aimée et de t'avoir donné un enfant. A l'apogée de notre bonheur, l'ombre tomba brutalement sur nous. Ce matin-là, tu n'apparus pas à la fenêtre, lorsque je traversai le jardin en célébrant les fleurs comme j'avais coutume de le faire. Un soir couleur de lune, je suis venu te rejoindre et j'ai chuchoté à ton oreille : "Il n'y a donc pas de dieu ! Je ne veux pas voir la mort te posséder. Je te quitte".

J'avais prié pour que ces mots réveillent le ciel, pour que ces mots te réveillent et appellent ton sourire. Tu restas captive de ton sommeil. Je t'ai serrée contre moi. Jamais je ne t'avais tenue si près. Même les nuits où nos corps se dévoraient dans nos fastueuses noces.

Où ai-je trouvé la force pour me désétreindre ? Je ne le sais plus. Je ne le sais plus tout à fait. Peut-être ai-je entendu en moi un chant ? Plus précisément, ce poème qu'auparavant tu murmurais pour que s'endorme notre petite Paola :

Solo los deshauciados derroteros
y los viajes inversos
compaginan los
suenos imposibles
y conducen a puerto.

Je t'ai demandé pardon. Pardon ne n'avoir pas compris que, dés que l'on naît, on consent à mourir - toute la vie, nous feignons d'ignorer que la vie est meurtrière.
J'ai pris mon veston de cuir.
Je ne me suis pas retourné.
Je n'ai pas refermé la porte.

En bas, il y avait un taxi. J'ai demandé au chauffeur de me conduire à l'aéroport. L'autoroute se distendait avec ses zébrures de bitume et ses cordons de lumière rectiligne. Les bureaux d'enregistrement étaient fermés. J'ai prétendu dormir dans une salle d'attente. Au petit matin, j'ai échangé quelques mots avec le technicien de surface. C'était un vieil homme imperturbable, au regard clair et tranquille. Il exécutait son travail comme s'il damait la neige. Je décidai de prendre le premier vol en partance ce matin-là.


Avant de te rencontrer, il y avait en moi un pays que je n'avais pas rencontré. Il y avait bien quelques figures fugitives qui m'assaillaient pour me dire leurs brèves confidences. Cependant, tout demeurait insaisissable. C'est dans notre lit que j'ai tout appris. C'est dans notre lit que j'appris le pays d'écrire. Notre lit était un livre blanc, on y transcrivait les voix du monde, on y déchiffrait la sédition du sens, on y forgeait une conscience; au détour du drap, on y trouvait le délié d'une hanche, l'italique de nos sexes, la syntaxe syncopée de la jouissance.
C'est dans notre lit que j'ai étanché ma soif. Car notre lit était une fontaine. On y buvait l'eau de la vie.

Après ces mois d'exil, après le choix d'un nom d'emprunt, après ce temps passé à cadastrer le territoire des apparences, après la publication des Perspectives cavalières, après l'hymne paroissial du succès et de la reconnaissance, j'ai su que l'heure était venue. Désormais, je savais que chaque pas me rapprocherait de toi.

Mes escales furent lentes et dolentes. Depuis mon départ, le chant de ton silence peuplait mes nuits. A mesure que je progressais vers toi, à travers le tumulte des fleuves qu'on remonte, se réinventait l'outrance d'aimer.

Hier marquait le troisième anniversaire de mon départ. Dans l'avion qui me ramenait ici, j'étais placé auprès d'un aspirant écrivain qui était parvenu à pondre un best seller en huit jours. Je le laissai parler, lui faisant entendre que j'étais joueur d'échecs et que, le cas échéant, je pourrais le mettre en relation avec un éditeur de renom qui mangeait rageusement son cigare lorsqu'il perdait la partie. Cela fit éclater de rire mon compagnon de voyage, conforté dans l'idée que jouer, publier, fumer sont des formes édulcorées de la mortification. Je ne le détrompai pas.

Après avoir quitté l'aéroport, je ne perdis pas de temps. J'achetai un bouquet de fleurs et me dirigeai vers le cimetière. La lumière se défaisait au gré du soir. Je me disais qu'était venu le moment d'expulser de moi-même les images noires des faux souvenirs.
Sur le chemin, j'entendis la rumeur d'une fête foraine. En dépit des efforts que je déployai, mes pas obliquèrent vers une autre direction. Une certitude s'était levée en moi : je devais me rendre sur cette place où résonnait le flottement de musiques intimement mêlées.

Je m'absorbais et je m'absentais de cette trajectoire à la recherche du mouvement qui me portait. J'aperçus un chien à mes côtés. Bientôt, il courut devant moi, en jappant de plaisir. Pourquoi ne pas se l'avouer ? Les bêtes nous donnent à connaître que nous avons domestiqué la vie.
Peur du désordre ?
Peur du scandale ?
Peur de vivre ?
L'évidence commençait à m'enivrer. Maintenant je pouvais voir. Je pouvais voir une petite fille au volant d'une voiture de manège. La vitalité imprégna sa voix, lorsqu'elle interpella l'homme penché à l'arrière de son véhicule : "Papapa ! il faut rentrer maintenant. Sinon ma maman va nous gronder ".

Cette petite fille, vêtue d'une robe de percale bleue, cette petite fille brune habillée d'un léger accent sud-américain était Paola, ma Paola ; cet homme, le chef de clinique du service de réanimation dans lequel je t'avais conduite.

Je m'étais sauvé.
J'avais été infidèle. Infidèle à l'avenir.

Cet homme avait fait son travail.
Il avait fait en sorte que tu ne sois pas emportée par le coma. Cet homme t'avait sauvée. Il méritait d'être à tes côtés. Il méritait de voir grandir notre enfant.

Toi, tu étais vivante ! Tu étais vivante ! Tu étais vivante ! Mon corps entier chantait le refrain de ce chant d'amour. Je ne pouvais en imaginer de plus beau. Tu étais vivante ! Tu étais vivante ! Il y a des choses qui doivent arriver. On naît pour cet instant : atteindre l'apogée de son être. Maintenant, je pouvais disparaître à nouveau.

J'avais désenterré les larmes de vivre.

Un jour, on lira sans difficulté des phrases comme celle-ci : " la réalité est un commencement; le réel est sa finalité ". En attendant, il faut tolérer que nos larmes embrouillent la réalité.

mercredi 12 décembre 2007

Une interview avec Anita Castiel

La pièce dans laquelle nous nous installons est suffisamment petite pour permettre à l’ingénieuse du son – est-ce ainsi que l’on dit pour une femme ingénieur du son ? - de faire son travail sans crainte de déperdition. Il y a cependant un bruit de fond, issu du plafond, auquel on ne prête pas ordinairement attention : la soufflerie de la climatisation. C’est un bruit-sourdine, une sorte de tour de chant somnolant, prodigué par le bourdonnement de fréquences basses en quête de reconnaissance et qui se heurte (le plus souvent) au rire sous-entendu de l’indifférence.
Ce bruit nous rappelle que le silence – le silence absolu – est une chose rare, inatteignable, comme une robe dégrafée déposée sur les épaules nues d’une incantation illuminée. Etrangement, ce non-silence qui se déploie au-dessus de nous m’apparaît comme un ciel étoilé s’atrophiant dans les plis de la pénombre acoustique.

Anita s’assoit. Se rapproche de moi. Nous nous faisons face, de part et d’autre d’un coin de la table. Les micros surplombent dorénavant la scène. Il est 13h30. Il nous reste à entrer dans le vif de la nuit.
A suivre ...

lundi 10 décembre 2007

Five legends - This way,this way !

" this way, this way ! ". we’d been chasing that ruddy mammal up and down the darkened streets of the town since dusk. when, half an hour earlier, we were sitting at a table on the terrace of the Belvédère, and Niguel had come out with: “look lads! a ringed rat!”, we’d had a giggle at first and given him a right barracking. “a ringrat ? why not a fuckinkanga or a wingedpig ? ask yourself why your glass is empty while you’re at it.” but as he got all het up about it, turning as white as the froth on his Grimbergen, we took a shin-level shufty at the gutter all the same.


well, who’d have believed it ?… Viktor and me had to double-take the critter just to be sure it was a critter and not some rat-like mouldiness sandwiched between a couple of unmistakeable dog-turds. Rattus rattus was lying on his back grooming himself, checking his golden ring was all nice and shipshape at the base of his tail. the beast swung about and started eyeing us solemnly from the depths of its dark kingdom. he looked us up and down scornfully, locking his gaze onto our frozen smiles. it was sordid… mind-blowing…weird. that look was a bit like running into a wall. it was the look of someone who folds their arms, leans against your stoned legs, and says “ congratulations, mate. you’ve come to the right place : I’ve got a thing or two to say to you.”

the oddity of the situation proves one thing, says I to myself : one extreme leads to another. if the cynical way he thumbs his nose at us is anything to go by, this classy quadruped is pleased to have escaped the miserable destiny of the pack. on the style front, he’s not exactly pin-stripe.
- there’s nothing for it but to play it tight, declared Viktor.
- yeah, you’re right ther, replied Niguel. “ this is weird ! but who’s gonna come out on top ? the beast or his Saturnine ring ?”

don’t ask me why, but our clamorous observations and whispered speculations seemed to make the Lord of the Rings laugh. We felt we were becoming the accomplices of comrade gutter rat (Niguel, Viktor and myself have been sowing our wild oats together for donkeys’ years. we all belong to the same club: the Right Royal Society of Wankers; we’re unbeatable at downing ecstasy pills by the gallon; unbeatable at spotting the swing o’ the hips of a slut within a radius of five miles; unbeatable at telling those who aren’t into pleasure at any price to piss off. cause we’re the Gropers, the slickest set of old hands about these parts… but I’ll spare you the details).

in the embarrassment of that face-to-face, I thought to myself how it was right up everyone’s street if we were all ringed like that. we’re all cursed with the concentric circles of the libidinal impulse. it sticks out like a sore thumb, if you get my drift… you see, I’m no peasant, I can talk it up as good as any therapist – I’ve read my share of the outpourings of Freud and De Sade in the everyman’s library of a camping site – but I’m not about to show it off, cause showing off is something I for one never do : you’ll not find me strutting my stuff like some pea-brained peacock. see here, all I care about is knowing where the next pint or girl is coming from. as for the tarts, you’re best off taking them from behind: you know how ready they are to bend over. all they’ve ever got on the brain is that voracious hole of theirs, and then its “d’you mind if I finish myself off ?” I know all about that, but it doesn’t stop me from kicking the hell out of the homos when I get a chance. you see, it’s my round now, and I’m gonna get this shit off my chest and tell it like it is. reassure me, I’m not the only one who feels like spewing bile till I’m blue in the face, so listen up, I’ll go the whole hog, cause I know your world is like a fraternity of tight-rope walkers whose only pleasure is to trip each other up; your world’s in ruins, your world’s a cesspit which nobody lives in anymore – not even the dead – your world’s an empty bed in an empty house. I don’t remember my father. I can remember my mother. they said she was anorexic. in the end her tears were shed for nobody. I pulled the sheets up over her eye-sockets. there’ll be no raising anyone from the dead, no healing, nobody saved, and there’s no way I’m going to pretend the opposite. and while we’re about it – in for a penny, in for a pound – I want mausoleums built in memory of the fallen soldiers, in memory of the blood on their boots, of all the whores they never screwed. listen here now : I’m as ready to work as the next man, and more so. I take what I want, without regret, without pride. I don’t make any bones about it – there’s no need for milestones on the road to nowhere. I’m stepping out. try to understand : I’ve drowned too many of your sorrows, pissed too much of your despair. I’m sick to the stomach with your fetid, festering thoughts. I’m the hollow echo of your hypermarket. I’m the dreary Sunday in the garden of your subsidised suburban home. listen here now. I don’t know what life has in store for me in this stinking shit-hole, but I can hear my heart drumming it out – bullshit, bullshit, bullshit, bullshit…– and I’ll stand up in my g-string for the right to collective amnesia in face of what you lot still dare to call ‘Life’.

the bells rang, interrupting my delirium. we had to do something and fast. “get outta here, you pestilent son of a bitch or we’ll cut yer tail off,” yelled Viktor.

the rat didn’t need to be told twice. ashiver ran down his spine and he took to his heels.

that was the starting-gun for the chase. the hunt took us half-way round the clock-face. we ended up cornering him down a sinister side-street. you could hear a ruddy pin drop. when Niguel drew a switch-knife, I knodded with approval. the rat didn’t so much as squeak when the blade fell, severing the appendix from his body ( what better hymn for a rat than a requiem ?). the knife was knocked into the drain by the force of the animal’s spurting blood.

after a split-second hesitation, we threw ourselves on the trophy. it was kaput, but we had to go through the motions of jousting for it. soon our arms, thighs and legs were entangled in the crush. the more we struggled, the weaker we got.

they’ll not get me in a clinch, I said to myself. angered by the fierceness of the attack, I flayed out blindly, hoping to make contact. I heard a thud. when I opened my eyes again, Niguel was lying on his back, unconscious.



this morning, my mate was released from hospital.

after four weeks of coma.
four weeks of despair, panic, and fear.
four weeks of freaking out, of expecting a knife in the back at any moment.
four weeks of counting the seconds, the minutes, the hours.

Times have changed.

This morning, when I asked Niguel to take what I was about to give him without second thoughts, he didn’t turn a hair. I gave him a gold ring, with the promise of life in it. He slipped it on his finger. It was a perfect fit. I thought my heart was going to burst when he pressed his lips to mine. Times have changed. I know who I am now.

And it fits me like a glove.

mercredi 28 novembre 2007

Cinq légendes - par ici, par ici !

"par ici, par ici !". depuis le crépuscule, nous poursuivions ce foutu mammifère qui nous trimbalait à travers les rues assombries de la ville. lorsque, une demie-plombe plus tôt, attablés à la terrasse du Belvédère, Niguel avait lâché : " regardez les mecs ! un rat bagué " ça nous a d'abord fait pouffer. nous l'avons copieusement chambré. " un rabagué ? pourquoi pas une putekangourou ou une chattailée ? demande plutôt à ton bock de bière pourquoi il est vide ". puis, comme il insistait méchamment en devenant aussi blême que la mousse de sa Grimbergen nos yeux entreprirent un panoramique scrupuleux au ras du caniveau.

essayer d'y comprendre quelque chose… Viktor et moi, nous nous sommes repris à deux fois pour admettre que le bestiau était bien un bestiau et pas une moisissure ambiante en forme de rat. entre deux crottes de chien incontestables, Rattus rattus était allongé sur son dos en train de faire sa toilette, vérifiant au passage la bonne tenue d'une bague en or enfilée à la base de sa queue. la bête fit volte-face et, dans la noirceur de son royaume, se mit à nous examiner avec gravité. ses yeux nous toisaient, cadenassés sur l'empreinte de nos rires figés. c'était sordide … c'était flippant… c'était étrange. c'était un peu comme se cogner contre un regard. contre le regard de quelqu'un qui croise les bras, s'appuie sur les jambes de vos défonces et vous dit " félicitations camarade. tu fais bien de te trouver là, j'avais justement deux mots à te dire ".

l'insolite de la situation prouve une chose, me dis-je : les extrêmes se touchent. si j'en juge par le cynisme avec lequel il nous nargue, ce fringuant quadrupède a du plaisir à échapper au misérable destin de sa meute. Côté look, le banal c'est pas sa tendance.
- y a rien à dire. il va falloir jouer serré, déclara Viktor.
- ouais, je suis d'accord. rétorqua Niguel. c'est bizarre ce truc ! mais qui l'emportera ? la bête ou son anneau de Saturne ?

allez savoir pourquoi, nos considérations à voix haute et nos supputations à voix basse semblaient faire rire le Seigneur de l'anneau. nous nous sentions devenir complices de ce compère des basses œuvres (il y a belle lurette que Niguel, Viktor et moi faisons ensemble les quatre cents coups. nous appartenons à la même famille : la Très Haute Dynastie des Branleurs; inégalés pour gober plus d'ecstasy qu'il n'y a d'unités dans une télécarte; inégalés pour débusquer, dans un rayon de cinq miles, une nymphette en forme de pute; inégalés pour envoyer chier toutes celles qui ne sont pas adeptes du plaisir à tout prix. parce que, voyez-vous, nous, les Tripotes, nous formons depuis toujours une association à but lubriquehâtif … mais je vous passe les détails).

dans l'embarras de cette confrontation, je me suis mis à penser que ça arrange tout le monde que tout le monde soit bagué. nous sommes tous affligés des cercles concentriques de la névrose libidinale. c'est quelque chose qui pend pas au nez, si vous comprenez l'allusion… vous voyez, je suis pas inculte, j'ai les mêmes mots que les psy et j'ai des idées la dessus - j'ai fréquenté la voix frénétique de Freud et de Sade dans la bibliothèque fortuite d'un camping-caravaning - mais bon je ne cherche pas à impressionner, car donner bonne impression c'est donner quelque chose, or moi je m'interdis de donner - donner est une pantomime tapageuse, bornée et égoïste - voyez, moi je m'emploie exclusivement à prendre, hier, aujourd'hui, comme demain, un bock de plus, une fille de plus - les pouffes, je vous conseille de les prendre par derrière, vous avez vu comme elles se cambrent dans leur moindre posture, elles n'ont rien d'autre dans leurs têtes que la fournaise de leur fente et d'autre mots que "ça te gêne si je me parachève ?" - oui je connais ça et ça m'empêche pas de prendre part aux expéditions pour éclater du pédé - vous voyez c'est ma tournée, je ventile la merde, je dis la chose comme elle est - rassurez-moi, ça n'arrive pas qu'à moi, n'est-ce pas, d'éprouver l'envie de tout cracher à en perdre l'injure, alors écoutez-moi bien, je vais tout vous dire, car je sais que votre monde est une fraternité de funambules qui ne jouissent que de se faire trébucher, votre monde est en ruine, votre monde est immonde, plus personne ne l'habite - pas même les morts - votre monde est une piole vide dans une baraque vide, je me souviens pas de mon père, je me souviens de ma mère, on la disait anorexique - à la fin ses larmes n'appartenaient plus à personne, j'ai remonté les draps sur ses orbites - rien ne ressuscitera, rien ne guérira, rien ne sera épargné, eh bien voilà, moi je fais pas semblant et tenez, si l'on s'en tient au jeu de massacre, je veux qu'on érige des mausolées en souvenir des soldats, en souvenir de la boue sur leurs bottes, en souvenir des putains qu'ils n'ont pas baisées, écoutez-moi bien, moi aussi je veux faire mon travail et même davantage, je prends la peine de prendre, sans regrets, sans orgueil, je m'invente pas d'excuses - pas besoin de cailloux blancs pour retrouver ma route vers nulle part - je marche à grandes enjambées, essayez de comprendre, j'ai trop bu vos désastres, j'ai trop pissé vos accablements, je suis la nausée que vous m'infligez avec vos pensées incarcérées sous leur blister, je suis le rire désabusé de vos "grandes surfarces", je suis le dimanche soir de vos jardins de banlieue enclavés dans vos emprunts à taux zéro, écoutez-moi bien, OK ? je sais pas ce qu'il adviendra de ma vie prise dans la foutre de la foudre, écoutez, moi j'entends clairement ce que disent les battements du cœur - bullshit, bullshit, bullshit, bullshit, … - et je milite du fond de mon froc en faveur de l'amnésie inévitable de ce que vous osez encore appeler la vie.

les cloches sonnèrent et interrompirent mon délire. il fallait agir, agir, agir. " fiche le camp, fils de marchand de peste ou on t'la coupe ! " lança Viktor.

le rat ne demanda pas son reste. une ondulation parcouru son échine et il détala.

le prétexte était donné pour la course poursuite. la traque dura un demi-tour d'horloge. nous parvinrent à le cerner dans cette ruelle sinistre. il y avait un putain de silence. j'approuvai de la tête lorsque Niguel sortit son Laguiole. pas question d'armistice. le rat ne poussa aucun cri lorsque le couperet tomba, sectionnant net son appendice (quel est l'hymne des rats, sinon n'importe quel requiem ?). l'anneau fut projeté dans la direction de la rigole, sous la pression du sang de l'animal.

après un instant d'hésitation, nous nous jetâmes sur le trophée. c'était complètement naze, mais il fallait bien que la joute s'opère. bientôt nos bras, nos cuisses, nos jambes s'éteignirent dans la même mêlée. la force déployée se démultiplia au fur et à mesure que nous nous raidissions.

pas question qu'ils me fassent le coup de la chandelle, me dis-je. aveuglé, irrité par la rudesse de l'assaut dont j'étais la cible, je flanquai un coup de boule, au petit-bonheur-la-chance. j'entendis le bruit d'une chute. lorsque je rouvris les yeux, Niguel était allongé sur le dos, sans connaissance.


ce matin, mon pote est sorti de l'hôpital.
quatre semaines de coma.
quatre semaines de désespoir, de panique, de crainte.
quatre semaines à flipper, à s'arracher des poignards dans le dos.
quatre semaines à supplier les secondes, les minutes et les heures.

Les temps ont changé.

Ce matin, lorsque j'ai demandé à Niguel d'accepter sans détour ce que j'allais lui remettre, il n'a pas bronché. Je lui ai donné un anneau d'or où la vie a le droit d'entrer. Il l'a mis à son doigt. Ça lui allait parfaitement. Les battements de mon cœur m'ont terrifié lorsqu'il a posé ses lèvres sur mes lèvres.
Les temps ont changé.
Je sais maintenant qui je suis.
Et ça me va parfaitement.

mardi 27 novembre 2007

Five legends - When God appears ...

When God appears, he will know what to make of these words.
“Yes, Raphaël, my dearest, love is our own look-out; usually it looks down on us with closed eyes, in this gulf of a world. Luckily, lovers are blessed with sublime intelligence. They know how to sing their joy to the music of laughter, or make of the earth their secret lie. They have pins and pine needles in their souls. They are never true to half-truths. They love each other, that’s all. Sowing the seeds of love. Over all things. They offer each other roses: brush the pink petals, skim the skin. Breathing in their scent, they sense each other. They wrap themselves in silken lips and astonished bodies. Then dive into the broiling seas of desire. They part one from the other, slowly, silently, like shadows disrobed by the first rays of sunlight. They write each other letters, undressing their voices. They write each other dreams in the savage garden of the night. They sing the songs of the streets. Hurdle fences. Take to the hills. Wander like lost children, each sure in the warmth of the other’s naked hand. They come across horses of the Ming dynasty. They order white coffee and a room on the first floor. They give body to the Verb. They are impatient to reach Eternity, that pool in the back of the eyes from which love stares back at them like a blinding reflection.”

Mileva, these are your words, found on a page stuck to the back of the mirror. That gold-framed mirror hung in the untidy hallway into which I welcomed you one autumnal Friday night. I bowed to kiss your hand, after Charles had introduced us: “My dear, this is Raphaël, the young pianist I was telling you about. Music will become his only vocation, if ever he gets over his virtuosity.”Your eyes met mine for a moment. You said: “So, you are the one.” I repeated the self-same words about you. My eyes met yours. But these were not eyes, they were a wedding-bed. I felt your fright mingling with mine.

It was just a week before the inaugural performance of the ‘Concerto for Piano and String Orchestra' by Alfred Schnittke. Charles wanted to clear the fog of misunderstanding which had hung over the first rehearsals. So we had agreed to get together at my place with Maxime Querval, the lead violin. As usual, Maxime was late arriving. ‘The first shall be last’, he was would say in that smug, self-important way of his. The musicians of the orchestra, who never missed an opportunity to lower the tone, had got into the habit of greeting him in these terms, forestalling the introit of his invariable excuse.

The ‘Concerto for Piano and String Orchestra’ was created by Vladimir Krainjew who had once taught me. Pieces of such quality are rare and Charles made a point of honour of showing that he knew what he was about. His reading of a partition was the fruit of intense meditation, notably based – whenever possible – on the analysis of the manuscript version of a composition. Thus, the dance of his hands (he conducted without a baton) became a pilgrimage to the source of the music. He was as sure-footed as a alpine guide: every note, each chord was a step on an ascent into the clouds. At his contact, you were swept up towards the eternal snows, caught up in the beatitude of earth and sky.
“Where are we heading?” asked Charles. “In this concerto, we come full circle: in the coda, Schnittke sets out the theme in its simplest form.” Charles was categorical. “This work, this movement, is like almond trees in flower. Don’t slash away at the sonatas. Keep it natural. Don’t take the secateurs to it! Remember that the flower is a fruit in disguise. It’s modesty and fragility are its greatest glory. It is the prisoner of nothing except its own accomplishment.”




After this clarification, I went back to the piano and revised my interpretation. For the cadence, I chose a different fingering than the one I had initially adopted. Charles approved. Once again, he had mastered us with the outstanding precision of his thinking.

This preparatory work had given us a taste for more. Before we sat down to eat, Maxime said: “Master, I’d like to know what your secret is ”. “ My secret is straightforward. My love keeps me happy ”, said Charles, taking your hand in his.

The evening bore witness to our appetite. I discovered how you were born during the Prague spring. How three years later, you left your country, with your parents. Disavowing the communist orthodoxy, they had taken the opportunity offered by a holiday to take refuge in France. To accomplish this journey without awakening any suspicions, they left Johann, your brother, then aged 15 months, in the care of his two grandmothers. Three seasons later, when he arrived in Paris, Johann did not recognise his parents. Time and its golden pleasures healed the wounds. Last summer, Johann went to live in California. He works in a neurophysiologic laboratory. His work on memory is disconcerting but he is already an authority on the subject.

I found myself thinking that your pride made you beautiful. So very, very beautiful. By simply telling me your story you had taken possession of me.

Here, in this house, my life became a lonely vigil. When night came, I would say your name over and over again to the shadows assembled in my bedroom: Mileva, Mileva, Mileva… It sounded like the drip dripping of water on a touchstone.

The grey skies of day followed vain dawn. Then came the evening of the concert. During the interval, in the wavering light of my dressing-room, you came to wish me well. I trembled to depths of my being when you took my hands in yours and pressed them to your lips. I was dizzy with expectation. Just one kiss and life begins anew. We heard a noise. You slipped away, like night-time in the depths of the desert.

Trembling with emotion, but happy, I was stunned, delighted, overcome with wonder. You had walked into my life like a breath of fresh air.

Hurrah! I was possessed.
Your soul had taken the place of mine. I listened to the whispering words of love waiting to be spoken.
It was still too soon: you were no longer at my side. It was already too late: the time had come for my curtain call.

I played as one commits adultery. This was more than a partition, a concert, or music. This was a love-bed, an expectation fulfilled, a victory cry to the circling world. By the time I had finished playing, my eyes were awash with tears. I knew then that you had chosen me. Chosen me to be the happiest man on earth.

O my love, many were the days and the ways to our Compostella. For that was what we called our love. Sometimes we came across other pilgrims. Sometimes we wandered through the night in search of our deepest selves.

I was delighted by your innocence. Not once did you cheat on Charles. There were no lies. No fuss. Just the fury of our hearts and our bodies transported by imperious joy. We spent most of our time on the other side of the mirror, where lips are unsealed, where words are seeds, where tears are like an inland sea.

I learned how to work at your side. How not to fly off at the first flutter of your eyelids, or stray into the wilderness of your eyes. I learned resonance. I learned how to transpose our passion onto the black and white keyboard. At your side, I learned the music of love.


Mileva, Mileva, Mileva: you were my only love; music my only vocation. I died this morning. In a banal road accident. You will read the details in the evening papers.

Now I am standing in the hallway, facing this mirror that you gave me. I have come to claim my reflection. The one you could have seen with your eyes closed.

My love, I have come to tell you that I have reached Eternity.

mercredi 21 novembre 2007

Cinq légendes - Quand dieu surviendra ...

Quand dieu surviendra, il saura reconnaître ces mots.

"Oui, Raphaël, mon amour, l'amour ça nous regarde; d'ordinaire ça nous regarde les yeux fermés, dans cet abîme qui est le monde. Heureusement, il y a la sublime intelligence des amants. Ils savent chanter le bonheur avec la musique de leurs rires. Font de la terre une demeure secrète. Ils ont des fourmis dans leur âme. Ils oublient les simagrées des malgré tout. Ils s'aiment. Voilà tout. Ils sèment. Par-dessus tout. Ils s'offrent des roses. S'effleurent. Se frôlent. Se respirent. Ils se devinent. Se perdent dans la soie de leurs lèvres et de leurs corps étonnés. Puis s'immergent dans les mers incendiées du désir. Ils se détachent l'un de l'autre, lentement, silencieusement comme une ombre happée par le soleil naissant. Ils s'écrivent des lettres pour déshabiller leur voix. Ils s'écrivent des rêves dans le jardin sauvage de la nuit. Chantent les refrains des rues. Enjambent les clôtures. Prennent le large. Se promènent comme des enfants perdus, consolés par la chaleur de leurs mains nues. Ils rencontrent des chevaux de l'époque Ming. Ils commandent un café crème et une chambre au premier étage. Ils inventent les senteurs du verbe. Ils sont impatients d'atteindre l'Eternité, ce lac aux fond des yeux où l'amour les regarde comme un reflet éblouissant".


Mileva, tes mots sont là, déposés sur une page encollée au revers du miroir. Ce miroir habillé de l'or et du désordre du vestibule où je t'ai accueillie un vendredi soir d'automne. J'ai baisé ta main après que Charles ait fait les présentations. “ Ma chérie, voici Raphaël, ce jeune pianiste dont je t'ai parlé. La musique deviendra sa seule distraction s’il parvient à se défaire de sa virtuosité ”.
Tu as croisé mon regard. Tu m'as dit : “ Ainsi, vous voilà ”. J'ai répété ces mots à ton adresse. J'ai croisé ton regard. Ce n'était pas un regard. C'était un lit de noce. J'ai senti ta frayeur s'ajouter à la mienne.

Nous étions à une semaine de la présentation du Concerto pour piano et orchestre à cordes d'Alfred Schnittke. Charles tenait à dissiper la brume des malentendus qui avaient plané sur les premières répétitions. En conséquence nous avions convenu de nous retrouver chez moi avec Maxime Querval, le premier violon. Comme à l'habitude, Maxime est arrivé en retard. “ Les premiers seront les derniers ” se complaisait-il à déclarer pour rehausser l'importance de son rang. Les musiciens de l'orchestre, soucieux de s'encanailler avec peu, avaient pris l’habitude de le saluer en ces termes, devançant l’introït de son impérissable mot d’excuse.

Le Concerto pour piano et orchestre à cordes fut créée par Vladimir Krainjew qui fut un temps mon professeur. Les pièces de cette classe sont rares et Charles voulait mettre un point d'honneur à montrer qu'il possédait le gouvernement de ses idées. Sa lecture des partitions était le fruit d'une intense méditation, notamment basée - lorsque cela était réalisable - sur l'analyse des compositions manuscrites. Ainsi, la danse de ses mains (il dirigeait sans baguette) s'apparentait-elle à un pèlerinage aux sources. Sa conviction était celle d’un guide de haute montagne. Chaque note, chaque accord était une ascension vers les nuages. A son contact, vous étiez hissé vers les neiges éternelles. Happé par les béatitudes de la terre et du ciel.

“ Où allons-nous ? ” s'interrogeait Charles. “ Dans ce concerto, nous cheminons vers le commencement : Schnittke expose dans la coda le thème présenté dans sa forme fondamentale ”.
Charles était catégorique. “ Cette œuvre, ce mouvement, c'est la floraison des amandiers. Ne commettez pas l'irréparable dans la montée où se love la juxtaposition des sonates. Restez limpides. Gardez-vous de prendre le sécateur ! Souvenez-vous que la fleur est un fruit déguisé. Son triomphe est d'être modeste et fragile. Elle n’est prisonnière que de son accomplissement ”.

Après cette mise au point, je me mis au piano et révisais mon interprétation. Pour la cadence, je choisis un doigté différent de celui que j'avais adopté initialement. Charles approuva. Une fois de plus, il nous avait dominé par la précision sans égale de sa pensée.

Ce travail préparatoire nous avait mis en appétit. Au moment de passer à table, Maxime demanda : “ Maître, je suis curieux de connaître votre secret ”. “ Mon secret est simple. Mon amour me rend heureux ” répondit Charles en prenant ta main dans la sienne.

La soirée fut témoin de nos avidités. J’appris ainsi que tu étais était née dans le printemps de Prague. Trois ans plus tard, tu quittais ton pays, avec tes parents. Désinféodés de l’orthodoxie communiste, ils avaient saisi l’opportunité d'un départ en vacances pour trouver refuge en France. Pour accomplir ce voyage sans éveiller les soupçons, ils confièrent Johann, ton frère alors âgé de quinze mois, aux bons soins de ses grands-mères. Trois saisons plus tard, lorsqu’il se retrouva à Paris, Johann ne reconnut pas ses parents. Le temps et l'or de la joie hypothéquèrent les blessures - Depuis l’été dernier, Johann vit en Californie. Il travaille dans un laboratoire de neurophysiologie. Ses travaux sur la mémoire sont déroutants mais font déjà autorité.
Je me surpris à observer que la fierté te rendait belle. Infiniment, infiniment belle. Sans rien me dire que ton histoire, tu t’étais emparé de moi.
Ici, dans cette maison, ma solitude et moi ne faisions qu'un. La nuit venue, je répétais ton nom aux ombres rassemblées dans ma chambre. Mileva, Mileva, Mileva... On aurait dit le refrain de gouttes d’eau sur une pierre d'espérance.


Le ciel gris des journées succéda aux aubes vaniteuses. Vint ensuite la soirée du concert. Pendant l'entracte, dans la lumière précaire de la loge, tu es venue me saluer. J’ai frémi jusqu’au fond de mon sang lorsque tu as pris mes mains et les as porté à tes lèvres. J’étais enivré par l’imprévisible. Il suffit d'un baiser pour inscrire une légende neuve. Nous entendîmes du bruit. Tu disparus furtivement comme la nuit au milieu du désert.
Tremblant du tremblement douloureux du bonheur, je restai meurtri, émerveillé, vaincu par le prodige. Tu étais entré dans ma vie comme un souffle vital.
Hourrah ! J’étais habité. Ton âme avait pris la place de la mienne. J’écoutais bourdonner l’essaim des mots d’amour que j’aurais à te dire.
Il était encore trop tôt ; tu n’étais plus auprès de moi.
Il était déjà trop tard; l'heure d'entrer en scène était venue.

Je jouai comme on commet un adultère. Ce n'était pas une partition, ce n'était pas un concert, ce n'était pas de la musique. C'était un lit, une attente, un cri victorieux pour signifier le monde. Je terminai les yeux lavés de larmes. J'avais compris que tu m'avais choisi. Choisi pour être l'homme le plus heureux de la terre.

O mon amour, nous avons trouvé les heures et les chemins pour faire route vers Compostelle. C'est ainsi que nous nommions notre amour. Parfois nous rencontrions d'autres pèlerins. Parfois nous marchions dans la nuit pour nous cerner au cœur de nous-mêmes. Ton innocence me ravissait. Jamais tu n'as trompé Charles. Il n'y eut pas de mensonge. Pas de vacarme. Juste la fureur de nos cœurs et de nos corps épris de joies impérieuses. Nous passions le plus clair de notre temps de l'autre côté du miroir. Là où les lèvres sont nues. Où les mots sont des semences. Où les larmes sont une mer intérieure.

J'ai appris à travailler auprès de toi. A ne pas m'envoler dans les battements de tes cils. A ne pas me perdre dans le maquis de ton regard. J'ai appris la résonance. J'ai appris à transposer notre passion sur l'alternance des touches blanches et noires. Auprès de toi, j'ai appris la musique de l'amour.



Mileva, Mileva, Mileva, tu fus mon unique amour. La musique mon unique distraction. Je suis mort ce matin. Un banal accident de la circulation. Les journaux du soir te feront part des détails.


Je suis debout dans le vestibule. Face à ce miroir que tu m'avais offert. Je viens reprendre mon image. Celle que tu voyais mieux encore les yeux fermés.


Mon amour, je viens te dire que j'ai atteint l'Eternité.