essayer d'y comprendre quelque chose… Viktor et moi, nous nous sommes repris à deux fois pour admettre que le bestiau était bien un bestiau et pas une moisissure ambiante en forme de rat. entre deux crottes de chien incontestables, Rattus rattus était allongé sur son dos en train de faire sa toilette, vérifiant au passage la bonne tenue d'une bague en or enfilée à la base de sa queue. la bête fit volte-face et, dans la noirceur de son royaume, se mit à nous examiner avec gravité. ses yeux nous toisaient, cadenassés sur l'empreinte de nos rires figés. c'était sordide … c'était flippant… c'était étrange. c'était un peu comme se cogner contre un regard. contre le regard de quelqu'un qui croise les bras, s'appuie sur les jambes de vos défonces et vous dit " félicitations camarade. tu fais bien de te trouver là, j'avais justement deux mots à te dire ".
l'insolite de la situation prouve une chose, me dis-je : les extrêmes se touchent. si j'en juge par le cynisme avec lequel il nous nargue, ce fringuant quadrupède a du plaisir à échapper au misérable destin de sa meute. Côté look, le banal c'est pas sa tendance.
- y a rien à dire. il va falloir jouer serré, déclara Viktor.
- ouais, je suis d'accord. rétorqua Niguel. c'est bizarre ce truc ! mais qui l'emportera ? la bête ou son anneau de Saturne ?
allez savoir pourquoi, nos considérations à voix haute et nos supputations à voix basse semblaient faire rire le Seigneur de l'anneau. nous nous sentions devenir complices de ce compère des basses œuvres (il y a belle lurette que Niguel, Viktor et moi faisons ensemble les quatre cents coups. nous appartenons à la même famille : la Très Haute Dynastie des Branleurs; inégalés pour gober plus d'ecstasy qu'il n'y a d'unités dans une télécarte; inégalés pour débusquer, dans un rayon de cinq miles, une nymphette en forme de pute; inégalés pour envoyer chier toutes celles qui ne sont pas adeptes du plaisir à tout prix. parce que, voyez-vous, nous, les Tripotes, nous formons depuis toujours une association à but lubriquehâtif … mais je vous passe les détails).
dans l'embarras de cette confrontation, je me suis mis à penser que ça arrange tout le monde que tout le monde soit bagué. nous sommes tous affligés des cercles concentriques de la névrose libidinale. c'est quelque chose qui pend pas au nez, si vous comprenez l'allusion… vous voyez, je suis pas inculte, j'ai les mêmes mots que les psy et j'ai des idées la dessus - j'ai fréquenté la voix frénétique de Freud et de Sade dans la bibliothèque fortuite d'un camping-caravaning - mais bon je ne cherche pas à impressionner, car donner bonne impression c'est donner quelque chose, or moi je m'interdis de donner - donner est une pantomime tapageuse, bornée et égoïste - voyez, moi je m'emploie exclusivement à prendre, hier, aujourd'hui, comme demain, un bock de plus, une fille de plus - les pouffes, je vous conseille de les prendre par derrière, vous avez vu comme elles se cambrent dans leur moindre posture, elles n'ont rien d'autre dans leurs têtes que la fournaise de leur fente et d'autre mots que "ça te gêne si je me parachève ?" - oui je connais ça et ça m'empêche pas de prendre part aux expéditions pour éclater du pédé - vous voyez c'est ma tournée, je ventile la merde, je dis la chose comme elle est - rassurez-moi, ça n'arrive pas qu'à moi, n'est-ce pas, d'éprouver l'envie de tout cracher à en perdre l'injure, alors écoutez-moi bien, je vais tout vous dire, car je sais que votre monde est une fraternité de funambules qui ne jouissent que de se faire trébucher, votre monde est en ruine, votre monde est immonde, plus personne ne l'habite - pas même les morts - votre monde est une piole vide dans une baraque vide, je me souviens pas de mon père, je me souviens de ma mère, on la disait anorexique - à la fin ses larmes n'appartenaient plus à personne, j'ai remonté les draps sur ses orbites - rien ne ressuscitera, rien ne guérira, rien ne sera épargné, eh bien voilà, moi je fais pas semblant et tenez, si l'on s'en tient au jeu de massacre, je veux qu'on érige des mausolées en souvenir des soldats, en souvenir de la boue sur leurs bottes, en souvenir des putains qu'ils n'ont pas baisées, écoutez-moi bien, moi aussi je veux faire mon travail et même davantage, je prends la peine de prendre, sans regrets, sans orgueil, je m'invente pas d'excuses - pas besoin de cailloux blancs pour retrouver ma route vers nulle part - je marche à grandes enjambées, essayez de comprendre, j'ai trop bu vos désastres, j'ai trop pissé vos accablements, je suis la nausée que vous m'infligez avec vos pensées incarcérées sous leur blister, je suis le rire désabusé de vos "grandes surfarces", je suis le dimanche soir de vos jardins de banlieue enclavés dans vos emprunts à taux zéro, écoutez-moi bien, OK ? je sais pas ce qu'il adviendra de ma vie prise dans la foutre de la foudre, écoutez, moi j'entends clairement ce que disent les battements du cœur - bullshit, bullshit, bullshit, bullshit, … - et je milite du fond de mon froc en faveur de l'amnésie inévitable de ce que vous osez encore appeler la vie.
les cloches sonnèrent et interrompirent mon délire. il fallait agir, agir, agir. " fiche le camp, fils de marchand de peste ou on t'la coupe ! " lança Viktor.
le rat ne demanda pas son reste. une ondulation parcouru son échine et il détala.
le prétexte était donné pour la course poursuite. la traque dura un demi-tour d'horloge. nous parvinrent à le cerner dans cette ruelle sinistre. il y avait un putain de silence. j'approuvai de la tête lorsque Niguel sortit son Laguiole. pas question d'armistice. le rat ne poussa aucun cri lorsque le couperet tomba, sectionnant net son appendice (quel est l'hymne des rats, sinon n'importe quel requiem ?). l'anneau fut projeté dans la direction de la rigole, sous la pression du sang de l'animal.
après un instant d'hésitation, nous nous jetâmes sur le trophée. c'était complètement naze, mais il fallait bien que la joute s'opère. bientôt nos bras, nos cuisses, nos jambes s'éteignirent dans la même mêlée. la force déployée se démultiplia au fur et à mesure que nous nous raidissions.
pas question qu'ils me fassent le coup de la chandelle, me dis-je. aveuglé, irrité par la rudesse de l'assaut dont j'étais la cible, je flanquai un coup de boule, au petit-bonheur-la-chance. j'entendis le bruit d'une chute. lorsque je rouvris les yeux, Niguel était allongé sur le dos, sans connaissance.
ce matin, mon pote est sorti de l'hôpital.
quatre semaines de coma.
quatre semaines de désespoir, de panique, de crainte.
quatre semaines à flipper, à s'arracher des poignards dans le dos.
quatre semaines à supplier les secondes, les minutes et les heures.
Les temps ont changé.
Ce matin, lorsque j'ai demandé à Niguel d'accepter sans détour ce que j'allais lui remettre, il n'a pas bronché. Je lui ai donné un anneau d'or où la vie a le droit d'entrer. Il l'a mis à son doigt. Ça lui allait parfaitement. Les battements de mon cœur m'ont terrifié lorsqu'il a posé ses lèvres sur mes lèvres.
Les temps ont changé.
Je sais maintenant qui je suis.
Et ça me va parfaitement.
Et ça me va parfaitement.

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