"Oui, Raphaël, mon amour, l'amour ça nous regarde; d'ordinaire ça nous regarde les yeux fermés, dans cet abîme qui est le monde. Heureusement, il y a la sublime intelligence des amants. Ils savent chanter le bonheur avec la musique de leurs rires. Font de la terre une demeure secrète. Ils ont des fourmis dans leur âme. Ils oublient les simagrées des malgré tout. Ils s'aiment. Voilà tout. Ils sèment. Par-dessus tout. Ils s'offrent des roses. S'effleurent. Se frôlent. Se respirent. Ils se devinent. Se perdent dans la soie de leurs lèvres et de leurs corps étonnés. Puis s'immergent dans les mers incendiées du désir. Ils se détachent l'un de l'autre, lentement, silencieusement comme une ombre happée par le soleil naissant. Ils s'écrivent des lettres pour déshabiller leur voix. Ils s'écrivent des rêves dans le jardin sauvage de la nuit. Chantent les refrains des rues. Enjambent les clôtures. Prennent le large. Se promènent comme des enfants perdus, consolés par la chaleur de leurs mains nues. Ils rencontrent des chevaux de l'époque Ming. Ils commandent un café crème et une chambre au premier étage. Ils inventent les senteurs du verbe. Ils sont impatients d'atteindre l'Eternité, ce lac aux fond des yeux où l'amour les regarde comme un reflet éblouissant".
Mileva, tes mots sont là, déposés sur une page encollée au revers du miroir. Ce miroir habillé de l'or et du désordre du vestibule où je t'ai accueillie un vendredi soir d'automne. J'ai baisé ta main après que Charles ait fait les présentations. “ Ma chérie, voici Raphaël, ce jeune pianiste dont je t'ai parlé. La musique deviendra sa seule distraction s’il parvient à se défaire de sa virtuosité ”.
Tu as croisé mon regard. Tu m'as dit : “ Ainsi, vous voilà ”. J'ai répété ces mots à ton adresse. J'ai croisé ton regard. Ce n'était pas un regard. C'était un lit de noce. J'ai senti ta frayeur s'ajouter à la mienne.
Nous étions à une semaine de la présentation du Concerto pour piano et orchestre à cordes d'Alfred Schnittke. Charles tenait à dissiper la brume des malentendus qui avaient plané sur les premières répétitions. En conséquence nous avions convenu de nous retrouver chez moi avec Maxime Querval, le premier violon. Comme à l'habitude, Maxime est arrivé en retard. “ Les premiers seront les derniers ” se complaisait-il à déclarer pour rehausser l'importance de son rang. Les musiciens de l'orchestre, soucieux de s'encanailler avec peu, avaient pris l’habitude de le saluer en ces termes, devançant l’introït de son impérissable mot d’excuse.
Le Concerto pour piano et orchestre à cordes fut créée par Vladimir Krainjew qui fut un temps mon professeur. Les pièces de cette classe sont rares et Charles voulait mettre un point d'honneur à montrer qu'il possédait le gouvernement de ses idées. Sa lecture des partitions était le fruit d'une intense méditation, notamment basée - lorsque cela était réalisable - sur l'analyse des compositions manuscrites. Ainsi, la danse de ses mains (il dirigeait sans baguette) s'apparentait-elle à un pèlerinage aux sources. Sa conviction était celle d’un guide de haute montagne. Chaque note, chaque accord était une ascension vers les nuages. A son contact, vous étiez hissé vers les neiges éternelles. Happé par les béatitudes de la terre et du ciel.
“ Où allons-nous ? ” s'interrogeait Charles. “ Dans ce concerto, nous cheminons vers le commencement : Schnittke expose dans la coda le thème présenté dans sa forme fondamentale ”.
Charles était catégorique. “ Cette œuvre, ce mouvement, c'est la floraison des amandiers. Ne commettez pas l'irréparable dans la montée où se love la juxtaposition des sonates. Restez limpides. Gardez-vous de prendre le sécateur ! Souvenez-vous que la fleur est un fruit déguisé. Son triomphe est d'être modeste et fragile. Elle n’est prisonnière que de son accomplissement ”.
Après cette mise au point, je me mis au piano et révisais mon interprétation. Pour la cadence, je choisis un doigté différent de celui que j'avais adopté initialement. Charles approuva. Une fois de plus, il nous avait dominé par la précision sans égale de sa pensée.
Ce travail préparatoire nous avait mis en appétit. Au moment de passer à table, Maxime demanda : “ Maître, je suis curieux de connaître votre secret ”. “ Mon secret est simple. Mon amour me rend heureux ” répondit Charles en prenant ta main dans la sienne.
La soirée fut témoin de nos avidités. J’appris ainsi que tu étais était née dans le printemps de Prague. Trois ans plus tard, tu quittais ton pays, avec tes parents. Désinféodés de l’orthodoxie communiste, ils avaient saisi l’opportunité d'un départ en vacances pour trouver refuge en France. Pour accomplir ce voyage sans éveiller les soupçons, ils confièrent Johann, ton frère alors âgé de quinze mois, aux bons soins de ses grands-mères. Trois saisons plus tard, lorsqu’il se retrouva à Paris, Johann ne reconnut pas ses parents. Le temps et l'or de la joie hypothéquèrent les blessures - Depuis l’été dernier, Johann vit en Californie. Il travaille dans un laboratoire de neurophysiologie. Ses travaux sur la mémoire sont déroutants mais font déjà autorité.
Je me surpris à observer que la fierté te rendait belle. Infiniment, infiniment belle. Sans rien me dire que ton histoire, tu t’étais emparé de moi.
Ici, dans cette maison, ma solitude et moi ne faisions qu'un. La nuit venue, je répétais ton nom aux ombres rassemblées dans ma chambre. Mileva, Mileva, Mileva... On aurait dit le refrain de gouttes d’eau sur une pierre d'espérance.
Le ciel gris des journées succéda aux aubes vaniteuses. Vint ensuite la soirée du concert. Pendant l'entracte, dans la lumière précaire de la loge, tu es venue me saluer. J’ai frémi jusqu’au fond de mon sang lorsque tu as pris mes mains et les as porté à tes lèvres. J’étais enivré par l’imprévisible. Il suffit d'un baiser pour inscrire une légende neuve. Nous entendîmes du bruit. Tu disparus furtivement comme la nuit au milieu du désert.
Tremblant du tremblement douloureux du bonheur, je restai meurtri, émerveillé, vaincu par le prodige. Tu étais entré dans ma vie comme un souffle vital.
Hourrah ! J’étais habité. Ton âme avait pris la place de la mienne. J’écoutais bourdonner l’essaim des mots d’amour que j’aurais à te dire.
Il était encore trop tôt ; tu n’étais plus auprès de moi.
Il était déjà trop tard; l'heure d'entrer en scène était venue.
Je jouai comme on commet un adultère. Ce n'était pas une partition, ce n'était pas un concert, ce n'était pas de la musique. C'était un lit, une attente, un cri victorieux pour signifier le monde. Je terminai les yeux lavés de larmes. J'avais compris que tu m'avais choisi. Choisi pour être l'homme le plus heureux de la terre.
O mon amour, nous avons trouvé les heures et les chemins pour faire route vers Compostelle. C'est ainsi que nous nommions notre amour. Parfois nous rencontrions d'autres pèlerins. Parfois nous marchions dans la nuit pour nous cerner au cœur de nous-mêmes. Ton innocence me ravissait. Jamais tu n'as trompé Charles. Il n'y eut pas de mensonge. Pas de vacarme. Juste la fureur de nos cœurs et de nos corps épris de joies impérieuses. Nous passions le plus clair de notre temps de l'autre côté du miroir. Là où les lèvres sont nues. Où les mots sont des semences. Où les larmes sont une mer intérieure.
J'ai appris à travailler auprès de toi. A ne pas m'envoler dans les battements de tes cils. A ne pas me perdre dans le maquis de ton regard. J'ai appris la résonance. J'ai appris à transposer notre passion sur l'alternance des touches blanches et noires. Auprès de toi, j'ai appris la musique de l'amour.
Mileva, Mileva, Mileva, tu fus mon unique amour. La musique mon unique distraction. Je suis mort ce matin. Un banal accident de la circulation. Les journaux du soir te feront part des détails.
Je suis debout dans le vestibule. Face à ce miroir que tu m'avais offert. Je viens reprendre mon image. Celle que tu voyais mieux encore les yeux fermés.
Mon amour, je viens te dire que j'ai atteint l'Eternité.

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