J'avais effacé toutes les traces.
J'étais perdu dans la nuit du retour.
La terre était nue, ténébreusement vide, comme au temps où la terre ne savait pas mentir.
Dans ma vie d'avant l'errance, il m'avait suffit de t'avoir trouvée, de t'avoir aimée et de t'avoir donné un enfant. A l'apogée de notre bonheur, l'ombre tomba brutalement sur nous. Ce matin-là, tu n'apparus pas à la fenêtre, lorsque je traversai le jardin en célébrant les fleurs comme j'avais coutume de le faire. Un soir couleur de lune, je suis venu te rejoindre et j'ai chuchoté à ton oreille : "Il n'y a donc pas de dieu ! Je ne veux pas voir la mort te posséder. Je te quitte".
J'avais prié pour que ces mots réveillent le ciel, pour que ces mots te réveillent et appellent ton sourire. Tu restas captive de ton sommeil. Je t'ai serrée contre moi. Jamais je ne t'avais tenue si près. Même les nuits où nos corps se dévoraient dans nos fastueuses noces.
Où ai-je trouvé la force pour me désétreindre ? Je ne le sais plus. Je ne le sais plus tout à fait. Peut-être ai-je entendu en moi un chant ? Plus précisément, ce poème qu'auparavant tu murmurais pour que s'endorme notre petite Paola :
Solo los deshauciados derroteros
y los viajes inversos
compaginan los
suenos imposibles
y conducen a puerto.
Je t'ai demandé pardon. Pardon ne n'avoir pas compris que, dés que l'on naît, on consent à mourir - toute la vie, nous feignons d'ignorer que la vie est meurtrière.
J'ai pris mon veston de cuir.
Je ne me suis pas retourné.
Je n'ai pas refermé la porte.
En bas, il y avait un taxi. J'ai demandé au chauffeur de me conduire à l'aéroport. L'autoroute se distendait avec ses zébrures de bitume et ses cordons de lumière rectiligne. Les bureaux d'enregistrement étaient fermés. J'ai prétendu dormir dans une salle d'attente. Au petit matin, j'ai échangé quelques mots avec le technicien de surface. C'était un vieil homme imperturbable, au regard clair et tranquille. Il exécutait son travail comme s'il damait la neige. Je décidai de prendre le premier vol en partance ce matin-là.
Avant de te rencontrer, il y avait en moi un pays que je n'avais pas rencontré. Il y avait bien quelques figures fugitives qui m'assaillaient pour me dire leurs brèves confidences. Cependant, tout demeurait insaisissable. C'est dans notre lit que j'ai tout appris. C'est dans notre lit que j'appris le pays d'écrire. Notre lit était un livre blanc, on y transcrivait les voix du monde, on y déchiffrait la sédition du sens, on y forgeait une conscience; au détour du drap, on y trouvait le délié d'une hanche, l'italique de nos sexes, la syntaxe syncopée de la jouissance.
C'est dans notre lit que j'ai étanché ma soif. Car notre lit était une fontaine. On y buvait l'eau de la vie.
Après ces mois d'exil, après le choix d'un nom d'emprunt, après ce temps passé à cadastrer le territoire des apparences, après la publication des Perspectives cavalières, après l'hymne paroissial du succès et de la reconnaissance, j'ai su que l'heure était venue. Désormais, je savais que chaque pas me rapprocherait de toi.
Mes escales furent lentes et dolentes. Depuis mon départ, le chant de ton silence peuplait mes nuits. A mesure que je progressais vers toi, à travers le tumulte des fleuves qu'on remonte, se réinventait l'outrance d'aimer.
Hier marquait le troisième anniversaire de mon départ. Dans l'avion qui me ramenait ici, j'étais placé auprès d'un aspirant écrivain qui était parvenu à pondre un best seller en huit jours. Je le laissai parler, lui faisant entendre que j'étais joueur d'échecs et que, le cas échéant, je pourrais le mettre en relation avec un éditeur de renom qui mangeait rageusement son cigare lorsqu'il perdait la partie. Cela fit éclater de rire mon compagnon de voyage, conforté dans l'idée que jouer, publier, fumer sont des formes édulcorées de la mortification. Je ne le détrompai pas.
Après avoir quitté l'aéroport, je ne perdis pas de temps. J'achetai un bouquet de fleurs et me dirigeai vers le cimetière. La lumière se défaisait au gré du soir. Je me disais qu'était venu le moment d'expulser de moi-même les images noires des faux souvenirs.
Sur le chemin, j'entendis la rumeur d'une fête foraine. En dépit des efforts que je déployai, mes pas obliquèrent vers une autre direction. Une certitude s'était levée en moi : je devais me rendre sur cette place où résonnait le flottement de musiques intimement mêlées.
Je m'absorbais et je m'absentais de cette trajectoire à la recherche du mouvement qui me portait. J'aperçus un chien à mes côtés. Bientôt, il courut devant moi, en jappant de plaisir. Pourquoi ne pas se l'avouer ? Les bêtes nous donnent à connaître que nous avons domestiqué la vie.
Peur du désordre ?
Peur du scandale ?
Peur de vivre ?
L'évidence commençait à m'enivrer. Maintenant je pouvais voir. Je pouvais voir une petite fille au volant d'une voiture de manège. La vitalité imprégna sa voix, lorsqu'elle interpella l'homme penché à l'arrière de son véhicule : "Papapa ! il faut rentrer maintenant. Sinon ma maman va nous gronder ".
Cette petite fille, vêtue d'une robe de percale bleue, cette petite fille brune habillée d'un léger accent sud-américain était Paola, ma Paola ; cet homme, le chef de clinique du service de réanimation dans lequel je t'avais conduite.
Je m'étais sauvé.
J'avais été infidèle. Infidèle à l'avenir.
Cet homme avait fait son travail.
Il avait fait en sorte que tu ne sois pas emportée par le coma. Cet homme t'avait sauvée. Il méritait d'être à tes côtés. Il méritait de voir grandir notre enfant.
Toi, tu étais vivante ! Tu étais vivante ! Tu étais vivante ! Mon corps entier chantait le refrain de ce chant d'amour. Je ne pouvais en imaginer de plus beau. Tu étais vivante ! Tu étais vivante ! Il y a des choses qui doivent arriver. On naît pour cet instant : atteindre l'apogée de son être. Maintenant, je pouvais disparaître à nouveau.
J'avais désenterré les larmes de vivre.
Un jour, on lira sans difficulté des phrases comme celle-ci : " la réalité est un commencement; le réel est sa finalité ". En attendant, il faut tolérer que nos larmes embrouillent la réalité.

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