mardi 13 février 2007

Les Manuscrits de la terre morte - Une apparition à l'état pur

L’auteur vous invite à une série de rendez-vous avec Les Manuscrits de la terre morte pour découvrir les séquelles sur le théâtre et sur le monde de la politique d’intermittence du spectacle.
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Bernard actionne à nouveau un interrupteur. Le couloir se trouve éclairé comme lors du premier Séquelle. A ses pieds, on distingue des formes allongées, enchevêtrées, immobiles. Ce sont les « Manuscrits de la terre morte » (l’otage d’Aristote, l’actionnaire du détail infime, la citadine des terres verts, l’évadée de la 14e rue, l’innocence effacée, l’hagiographe du happening, la Vénus émérite, le polygraphe de 3e génération). Ils sont vêtus - ou revêtus - de blanc. Un dispositif de projection imprime sur les acteurs des images de pages déchirées.

Bernard agit comme un marionnettiste. De la sorte, il tire les Manuscrits de la mort, de la mortification. Il nomme chacun d’entre eux. Ceux-ci chuchotent, marmonnent, murmurent, grommellent. Peu à peu, ils reprennent corps, ils reprennent vie. Ils reprennent langue. Peu à peu, ils reprennent vie.


L’OTAGE D’ARISTOTE :
Il y a l’art et la manière.

Il y la manière dramaturgique ; il y a la manière qui procède par éclats, avec des angles d’attaque toujours différents.

Il y a la manière issue de Brecht : la manière de dire l'axiome du malaise.

Voilà, il y a bien des manières de faire du théâtre et, d’une certaine façon, les rencontres en façonnent un large répertoire.

J’ai souvent pensé que si on fait une incursion ici on ne voit pas que des encres errantes, on est confronté à des journaux intimes qui intiment l’ordre de parler du désordre.

…Bon, tous les moyens, on les connaît, on passe notre mort là-dedans donc personne n’ignore ici telle ou telle manière.

L’ACTIONNAIRE DU DETAIL INFIME :
A-t-on la moindre idée de la variété des répertoires traités par la Rencontre ? Il faudrait peut-être faire le répertoire – ou mieux, l’abécédaire - des répertoires qui nous résument.

LA CITADINE DES TERRES VERTES :
Je crois entendre parler mon père. Mon pauvre père. C’était un homme à la sobriété mystique. Il a travaillé toute sa vie dans un cabinet de brevets. L’inventaire des inventions, c’était lui. Je veux dire que c’était lui qui en tenait le registre. Je n’ai pas connu d’hommes plus méticuleux que lui, d’hommes plus scrupuleux que lui. Sur son visage c’était toute la noblesse d’un homme blessé qui se reflétait. Il était le plus modeste employé et en même temps le plus consciencieux. Dans mon souvenir, mon père était sans cesse sur le qui-vive, s’appliquant à ce que rien ne lui échappe, poussant la performance jusqu’à mémoriser quatre à cinq cents inventions pour, disait-il, « ne pas perdre la main ». Mais un jour, un nom nouveau est venu s’inscrire dans sa nomenclature : Alzheimer. Ce mot – cette invention – surclassa toute les autres. Il avait quarante deux ans. Cinq ans plus tard son médecin nous informa qu’il avait définitivement « perdu la tête », qu’il avait « disjoncté » - oui ce fut son expression.

Les dernières paroles de mon père furent « Tout va bien ».

L’EVADEE DE LA 14e RUE :
Quel monde de chien ! Moi aussi, j’ai déjà fait ce genre d’expérience. Pas moyen d’échapper aux mots qui font un trou dans ta peau. Nous, hommes et femmes de théâtre, nous nous identifions d’autant plus à eux que la volonté de dialoguer avec la vie passe par les lèvres qui disent l’inquiétude, l’exclusion, la radiation, la mort, la putréfaction. On essaye de parler d’autre chose, on n’y arrive pas. C’est là, ça pèse. C’est quoi ? Je n’en sais rien, c’est peut-être ce qu’on pourrait appeler la substance dramatique. C’est une sorte d’arme blanche, fine, effilée comme le métal des mots. La première question que j’ai souvent envie de poser c’est « Pourquoi tu viens ici, pourquoi ? ». Mais je n’ose pas bien sûr. Parce que cette question est impossible. A quoi bon prétendre s’écouter, se rencontrer, si on n’ose pas poser une question ? Pourquoi ? Pourquoi édifier un ouvrage inutile, incertain ? Pourquoi construire un mur d’entente autour de nous si c’est pour nous emmurer dedans ?

L’OTAGE D’ARISTOTE :
Le problème formel, l’obstacle, n’est-ce pas le néant chronométrique des montres, des horloges – tous ces artefacts démesurés de la mesure – qui nous emprisonnent dans la déambulation de somnambules à demi éveillés ? Face à l’enclos invisible du temps, au réalisme rabat-joie du présent qui s’étiole, l’homme n’est-il pas qu’un fantôme qui phantasme d’être un homme ?

L’INNOCENCE EFFACEE :
Si vous le permettez, j’aurais quelque chose à dire, à tenter de dire. Ce dont vous parlez, ce que vous dites à propos du mur m’évoque quelque chose. Lorsqu’il y a un cri, lorsqu’il y a un mur, il y a alors parfois quelque chose qui apparaît. Ce quelque chose c’est l’écho, c’est le retentissement. C’est peut-être parce que quelque chose fait écho en nous que nous sommes là. Nous sommes là, peut être un peu tout seul, un peu Robinson, un peu« hors jeu », mais ça crée un écho, ça crée un espace de résonance, une ombre de plus dans la nuit. La rencontre, c’est peut-être ça. Une sorte de « Je ne sais pas et pourtant je m’humanise ».

L’EVADEE DE LA 14e RUE :
Pas certaine de comprendre. Que veux-tu dire ?

L’INNOCENCE EFFACEE :
Eh bien, nous ne sommes pas des journalistes, nous ne sommes pas des « envoyés spéciaux », nous n’avons pas ce courage qui consiste à aller là où l’on peut vous abattre avec une balle dans la nuque. Nous ne détenons pas d’information de dernière minute à diffuser au journal de 20 heures. Nos communiqués à nous sont parfois incommunicables. C’est le grain velouté d’un monologue, c’est le tremblé d’une réplique. Nos corps se confondent avec notre présence. Ils ne sont pas fait pour l'exhibition dans le champ médiatique. On se ferait jeter.

L’HAGIOGRAPHE DU HAPPENING :
Pourquoi ?

L’INNOCENCE EFFACEE :
Parce que nos corps sont des corps de l’intime. Nos corps sont des mains, nos corps sont des voix, nos corps sont des zygomatiques, nos corps sont une chevelure en bataille, nos corps sont des haussements d’épaules. Nos corps sont le lieu de notre défaite.

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