L’auteur vous invite à une série de rendez-vous avec Les Manuscrits de la terre morte pour découvrir les séquelles sur le théâtre et sur le monde de la politique d’intermittence du spectacle.
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BERNARD :
Nous savons tous que l’insupportable va venir.
Qu’il vient.
Qu’il est là.
Nous savons tous que l’insupportable du monde est devenue une glose garrottée que se disputent quelques fins gourmets grabataires en mal d’os à ronger.
Laissons nos sentiments de côté.
Nous n’en contestons pas la légalité mais la légitimité.
Au fond, notre devoir est de ne pas perdre notre temps.
Vous savez mieux que quiconque que, jusqu’à un temps récent, la critique s’exerçait sur des œuvres disponibles.
C’est ainsi qu’aux « temps primitifs » on attendait les représentations de Villard, les explorations de Meyerhold, les opéras parlés d’Audiberti.
Temps primitifs.
Temps primitifs.
Temps primitifs, vous comprenez ?
Et puis, tout le monde s’est mis à faire du théâtre.
Dorénavant, le dernier imbécile venu nous balance ses fonds de tiroir.
Et puis avec l’informatique … !
Ah, c’est un cauchemar !
C’est un monde immonde, que voulez-vous ?
Je vous le demande : avons nous d’autre possibilité que de tuer dans l’œuf ?
Que de discriminer dans l’ante-scriptum ?
J’entends votre question : « qu’est-ce que l’on éprouve lorsqu’on introduit son scalpel dans l’abdomen de l’intention ? ».
Pas grand-chose, hormis que l’on accomplit son pensum : mieux servir la culture culturiste de l’homme ultramoderne.
Ainsi, dieu soit loué, nous aurons toujours de l’emploi !
L’homme ultramoderne peut enfin fièrement bomber son torse : il a su se débarrasser et se défendre des fausses confidences.
Pour lui, une histoire accomplie est une histoire morte.
Une histoire morte.
Une histoire morte.
Une histoire morte, vous comprenez ?
Ainsi, pour la première fois, l’homme règne sur l’essentiel et l’accessoire du monde : il règne sur le théâtre.
Le théâtre.
Le théâtre.
Le théâtre, vous comprenez ?
Le Théâtre et l’homme ultramoderne.
Il en connaît l’acte de naissance.
Il en rédige l’acte de décès.
C’est pourquoi, sauf votre respect, votre troisième acte est un acte manqué.
Manqué.
Manqué.
Manqué, vous comprenez ?
Votre troisième acte rappelle les fêtes de départ d’un employé de bureau.
Pour l’homme ultramoderne, c’est tout juste un petit monde clos.
Un monde sur lequel le théâtre n’a pas son mot à dire.
Un monde qui ne casse pas trois pattes à un connard.
Connard.
Connard.
Connard, vous comprenez ?
Comme le dit si bien Artaud, ça les fait « glousser de la glotte d’une certaine façon que vous connaissez, et gargouiller en même temps du pharynx, de l’œsophage, de l’uretère et de l’anus ».
Bougre d’ignobles salauds.
L’homme ultramoderne est de tout temps anachronique.
Mais nous pouvons dormir jusqu’au matin, puisque le matin ne se souviendra pas de l’homme moderne.
Je n’étais qu’un employé de bureau.
Je n’étais un fonctionnaire.
Un fonctionnaire.
Un fonctionnaire.
Un fonctionnaire, vous comprenez ?
Oui, je n’étais qu’un fonctionnaire de l’utile.
Longtemps, je n’ai pas eu beaucoup de sympathie pour ma personne.
Puis j’ai mis en scène mon autoportrait.
Je me suis rapproché de moi.
Je me suis rapproché du théâtre.
Je me suis rapproché des acteurs.
J’aime les acteurs.
Les acteurs.
Les acteurs.
Les acteurs, vous comprenez ?
Je n’aime pas la façon dont on les maltraite.
Mais entendons-nous : pour moi est acteur celui ou celle qui se fait une fête de la défaite du monde.
Je veux dire de ce monde-ci. Le monde de l’homme ultramoderne.
J’entends des ailes de corbeaux frapper comme des coups de cymbales…
Qui va entrer ?
Des acteurs.
Des hommes, des femmes.
Des plus bas que terre.
Des supplantés, des boiteux, des bancals, des fantômes, des sabordés, des envoûtés, des tétanisés, des suicidés.
Des voix qui n’ont pas de voix. Des réponses qui n’ont plus de questions.
Tout un théâtre sorti d’une question fossile : « Qui sait si le théâtre n’est pas une cérémonie funèbre, douloureuse, comique et solitaire, qui accompagne le théâtre dans sa dernière demeure ? ».
J’entends des ailes de corbeaux frapper comme des coups de cymbales…
Attendez un peu.
C’est peut-être eux.
Ont-ils seulement figure humaine ?
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